Le Conte “Des Cinq Dragons”

De Keenan LOCAR

 

Il fut un monde, dans un lointain passé, où vivaient cinq dragons, cinq frères, d’une même portée.

Leur mère les avait enfantés dans la grande vallée du pays sauvage. Les cinq petits étaient bien chétifs, à l’aube de leur existence, et plusieurs fois, les crocs des monstres qui partageaient cette contrée avec eux manquèrent de les déchiqueter.

Quand ils devinrent plus forts, les cinq dragons partirent et s’octroyèrent chacun un territoire.

Un jour, la mère mourut et bien du temps s’écoula ainsi.

Les cinq frères restaient cantonnés dans leurs royaumes, qu’ils dominaient alors, n’étant plus, désormais, inquiétés par les autres espèces.

Ils se rendaient visite de temps en temps. Pour se voir ou pour se défier parfois et se combattre, souvent.

Un autre jour pourtant, l’un d’eux, celui qui vivait sur le plus petit et le plus découpé des territoires de chasse, entreprit de prendre le pouvoir sur les autres. C’était le dragon rouge et blanc.

Astucieux et ambitieux, il entreprit de faire la guerre et de soumettre ses quatre frères de sang. Bien préparé, il parvint à ses fins.

 Devenu le plus puissant de la fratrie, mieux nourri aussi, car les quatre autres se devaient désormais de lui livrer chaque jour une partie de leur richesse et de leur repas, il grandit plus que de raison. Il entreprit de découvrir et de s’accaparer les rares territoires encore vierges de ce monde. Le temps s’écoula ainsi, assez longuement, sans qu’il fut lassé.

Un jour enfin, il trouva, un peu par hasard, l’huile magique des entrailles du monde. Cette huile jaillissait de la grotte noire, dans le pays des sables.

C’était un élixir magique, qui avait emmagasiné une puissance infinie, depuis la nuit des temps, et qui n’attendait qu’un dragon, soiffard de ce pouvoir, pour se déverser en lui.

 Il s’exécuta sans retenue…

Il grandit, grandit encore. Il lui semblait alors, que cela ne finirait jamais et cela le ravissait.

Mais cela prit fin…

Il avait beau boire et boire encore, il ne grandissait plus !

Pris de panique, il interrogea le seul être de ce monde capable de lui dire ce qu’il allait advenir, le serpent des profondeurs obscures.

Le serpent ne chercha pas à lui cacher la vérité, d’ailleurs il partageait avec lui une certaine mégalomanie.

Il lui dit ainsi : «  Pour devenir encore plus puissant, tu dois laisser un de tes frères partager le divin breuvage. Il va à son tour devenir grand et fort, et toi, enfin, tu pourras grandir à nouveau ! »

Cette hypothèse sembla, soudain, bien raisonnable à notre dragon. Il trouva même un peu de compassion dans cette solution, car, après tout, c’était plutôt noble de sa part, de partager un peu avec un de ses frères, pensait-il soudain… 

C’est le dragon du pays du soleil levant qui fut le plus rapide et fut choisi. Il devint vite, lui aussi, très grand.

Les deux rois de ce monde laissèrent même les autres dragons, moins habiles ou moins ambitieux qu’eux, goûter, avec parcimonie, à l’huile magique.

Durant les temps qui suivirent, tous devinrent gigantesques. Mais rien n’est définitif, surtout devant de tels excès…Malheureusement pour nos cinq dragons, leur monde devint bientôt trop petit pour eux !

Vous imaginez ? Pour rassasier de tels géants ! la nourriture vint rapidement à manquer…

Les autres espèces, décimées, étaient en train de disparaître et, ce n’est pas là le plus gai, les fientes des dragons géants finissaient par ne plus pouvoir se décomposer, laissant planer sur ce monde agonisant, une puanteur qu’il n’était plus possible de masquer.

Par ailleurs, les cinq frères étaient devenus dépendants les uns des autres, pour manger. Bien que rivaux dans l’âme, ils étaient désormais tous liés.

En plus, pour couronner le tout, l’huile magique, garant de leur puissance, vint à manquer et impossible de continuer à se la partager, en tous cas, sans arrière pensée…

Les cinq dragons se trouvèrent ainsi devant une impasse et un terrible paradoxe : accepter de maigrir, de rapetisser le premier, c’était à coup sûr se faire dévorer par les autres ! D’un autre côté, guerroyer, éliminer les autres, semblait une mauvaise pensée. Car aucun des cinq n’était désormais à ce point supérieur aux quatre autres, qu’il puisse espérer les faire disparaître sans se faire lui aussi dépecer…

En plus, ils le savaient, ils étaient tous à présent si puissants qu’une guerre entre eux aurait pour effet de faire se disloquer le monde qui les hébergeait.

Le dragon rouge et blanc, celui qui avait découvert l’huile vertueuse, s’évertuait à contenir les velléités de son frère du soleil levant, devenu son égal.

Il ne pouvait imaginer voir son frère prendre le dessus sur lui. Même dans cette situation critique pour tous, c’est ce qui lui occupait l’esprit avant tout. Mais, pris à son propre jeu de pouvoir, il ne contrôlait plus rien.

Il lui restait la force physique alors chaque jour, il répétait, à son frère du soleil levant :

« Si un jour, il te venait l’idée de ne plus me nourrir, toi qui as tant à manger, j’aurais assez de force pour te barrer l’entrée de la grotte noire et tu n’auras plus d’huile  ! » Mais un jour le Dragon du soleil levant en eut assez de ces semblants, car lui aussi savait être arrogant !

Ce jour là, ce monde vacilla. A côté du gouffre, il passa, mais ne trébucha pas…

Le temps du changement était venu…

Pour la première fois, les cinq dragons prirent conscience que la solution, si elle existait, ne pouvait venir que d’eux cinq réunis.

La guerre ultime, ils ne déclenchèrent donc pas.

Ils se réunirent autour d’un grand feu, allumé par l’un d’eux, et discutèrent et, pour la première fois…

Ils s’écoutèrent vraiment !

La fin de cette histoire n’est pas écrite. Ce n’est pas là faire preuve d’ironie, c’est juste qu’elle n’est pas finie…

Accompagnement musical : Caroline Jourdan

Illustration : Loreena Martayan

 

 

 

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